Mot du lauréat
François Morelli

Photo © Robert Etcheverry

Je tiens à remercier dans un premier temps les membres du conseil d’administration de la Fondation Émile Nelligan, et plus particulièrement son président Michel Dallaire. Je veux évidemment dire merci au président du jury du prix Ozias-Leduc 2021, Stéphane Aquin, ainsi qu’aux autres membres du jury, soit Anne-Claude Bacon, Jonathan Demers, Serge Murphy et Bénédicte Ramade. Le travail d’un jury n’est jamais facile et je suis reconnaissant pour leur engagement, leur temps et leurs efforts. Recevoir ce prix après plus de 45 ans de carrière, c’est pour moi un vrai bonheur, mais surtout un très grand honneur : c’est-à-dire la reconnaissance par mes pairs de ma pratique qui a été qualifiée au fil du temps par de nombreux préfixe, multi, pluri, trans, inter et plus récemment intra-disciplinaire. L’art fait partie inhérente de ma vie depuis toujours; son pouvoir de transformation et le plaisir qu’il me donne. Malgré mes contradictions, mes nombreux détours et mes intentions qui apparaissent sans dessein, ce prix donne raison à ma curiosité et à ma passion pour l’invraisemblable. Mon désir profond est de porter témoignage, de résister et de célébrer en temps et lieu les moments d’une vie, d’une époque et d’une société. Les enjeux écologiques, sociaux et même existentiels ont fait que mon engagement est toujours global. Cela dit, la nécessité anthropologique de créer est ce qui m’anime avant tout. Ce plaisir de jouer pour surprendre, ritualiser ou commémorer pour marquer le présent m’a guidé autant dans la solitude de mon atelier que dans ma quête de l’autre comme professeur durant un cours ou sur la rue lors de mes actions relationnelles.

J’exprime aussi mes remerciements aux professionnels qui m’ont soutenu à travers le temps, spécialement les galeristes Christine Chassay et Joyce Yahouda à Montréal, Stuart Horodner à New York, et plus récemment Isabelle de Mévius, mécène et directrice du 1700 La Poste. Ces galéristes visionnaires ont présenté mon travail avec régularité et sans conditions. J’éprouve une profonde gratitude envers les conservateurs, les directeurs, les historiens d’art et les critiques d’art qui se sont penchés sur mon œuvre. Je suis conscient que j’ai été bien servi par vos mots. Vos écrits et vos analyses m’ont souvent amené à voir mon œuvre différemment tout en révélant des enjeux latents. Le soutien du Conseil des arts et des lettres du Québec et du Conseil des arts du Canada, par ses agents et ses comités de pairs, est aussi à souligner; sans ce support, ma vie aurait été très différente. Les bourses reçues au début de ma carrière ainsi que celles qui m’ont été allouées lors de séjours ou de résidences à Berlin, Mumbai, New York, Paris et Saint-Paul de Vence m’ont permis d’explorer de nouvelles pistes dans mon travail. L’apport des travailleurs culturels œuvrant dans des festivals de performance et d’art vivant, des centres d’artistes, des musées et des galeries d’arts universitaires est aussi indéniable, ayant participer de façon tangible au rayonnement de mon œuvre. Je tiens aussi à dire merci à toutes ces personnes qui se sont improvisées collaboratrices et que j’ai côtoyées lors de mes déambulations sur diffèrent continents.

Dès ma sortie du secondaire, je voulais devenir un artiste enseignant, d’assumer ce double rôle. J’adresse mes remerciements à mes professeurs, pour leur perspicacité et leur intelligence, et qui, dès mon jeune âge, ont su me donner l’heure juste. Du dévouement des enseignants à l’école publique au fondateur des programmes des CEGEP, ils m’ont préparé pour mes rencontres avec les artistes professeurs Leon Golub, John Goodyear, Geoff Hendricks, Martha Rosler et Irène Wittome. Ces derniers ont reconnu mon potentiel et m’ont servi d’exemple afin d’être un excellent artiste et professeur, mais aussi un père de famille épanoui sans perdre mon sens critique et mon jugement moral. Conscient du privilège d’être titulaire d’un poste à temps plein, les différentes universités où j’ai travaillé – Université Concordia, Université du Québec à Trois Rivières et Rutgers Université au New Jersey – m’ont aidé à des périodes charnières de ma vie en me donnant un statut social bien au-delà de l’appui financier fourni. Ils m’ont permis de développer une pédagogie basée sur l’interdisciplinarité, l’expérimentation et le jeu. Mais, après toutes ces belles années d’enseignement, j’ai encore un doute. Est-ce que l’art s’enseigne? Je ne le sais toujours pas, mais je suis convaincu de l’importance de mon rôle de passeur, agissant comme un miroir pour les étudiants en leur permettant de valider leur place et celle des autres dans l’acte de créer. Comme je l’ai souvent répété, l’enseignement est au cœur de ma pratique artistique, jamais en parallèle ou à côté. Je le vois comme une autre opportunité de création, une autre occasion de validation ainsi qu’une autre plateforme d’expérimentation et de collaboration. Il m’a aussi fait réaliser l’importance du service à la collectivité. J’ai assumé plusieurs rôles administratifs incluant la direction de programme et participé à des comités et de nombreux jurys. La tâche est souvent difficile, mais si gratifiante, assurant une pérennité à notre culture. Ainsi, je tiens à louer tous mes étudiants pour leur patience et leur ouverture d’esprit vis-à-vis mes idées et conseils, mais plus particulièrement, de m’avoir donné autant de joie. Mes applaudissements sont aussi dirigés à mes collègues : professeurs, chargés de cours, techniciens, administrateurs, employés de soutien et gardiens de sécurité.

Quoi dire de mes parents, immigrants de deuxième génération, qui n’ont jamais cessé d’encourager mes caprices, mes folies et mes ambitions. Mon père Dominico Morelli (alias Tommy) a dû renoncer à ces propres ambitions artistiques de jeunesse en tant qu’apprenti dans l’atelier d’un peintre du Vieux-Montréal suivi de cours à l’École du Meuble pour contribuer au besoin de sa famille. Ma mère Christina Marchetta (alias Kitty) a vu les murs de leur logement dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve remplis de mes dessins et de mes peintures. Ils ont précieusement rangé mes œuvres sous leur lit et dans le sous-sol familial. Mon frère Florian a su ébranler la quiétude familiale dans les années soixante lors d’une révolution existentielle plus ou moins tranquille en y introduisant Miles Davis, Jack Kerouac, Bob Dylan et les dessins de ses amis vivant autour du Square Saint-Louis. Nous étions loin de la tarentelle et de l’opéra favorisés par notre mère et le rituel du repas de pâtes du dimanche midi. Le seul bémol aujourd’hui, c’est qu’ils sont malheureusement décédés et qu’ils ne peuvent pas célébrer avec moi ce prix.

Heureusement, il y a ceux toujours vivants, témoins de mes fantaisies, qui continuent d’animer mon quotidien dont ma conjointe et âme sœur Diane Charbonneau. Notre histoire a débuté il y a plus de cinquante ans et depuis nous formons une fine équipe, forte d’un respect réciproque où la vie et l’amour font œuvre d’art. Je salue aussi notre fils Didier pour ses écrits éclairés et ses actions si inspirantes. Sa génération de performeurs a su revitaliser la pratique d’art vivant du Québec pour en faire une des plus actives au monde.

L’art a toujours été un processus en devenir pour moi où l’œuvre s’ouvre sur l’autre et reste entrouverte. J’ai la mauvaise habitude de ne pas fermer les portes et de créer des courants d’air. Ceci suscite un va-et-vient continu, un retour sur mes pas et la possibilité de revivre l’espace/temps de mon parcours différemment. J’ai toujours eu beaucoup de difficultés avec la notion de progrès et de la ligne droite. La danse en ligne ne m’a jamais convenu. J’ai l’habitude de me perdre et d’entremêler l’ordre des choses. J’ai un mauvais sens de l’orientation et c’est pour cette raison que je n’ai jamais appris à conduire une voiture. Je préfère être dans le paysage que de le voir se dérouler. Les traces que je laisse sont des bribes et les dessins qui en découlent risque d’être sans queue ni tête. Au risque de passer pour une touche-à-tout, j’ai préféré suivre mon instinct et laisser les matériaux, les objets trouvés et les rencontres furtives me guider. J’ai compris assez tôt que l’art n’a pas de frontières. Je me déplace pour mieux sentir les enjeux qui nous conditionnent. En cette période de pandémie, les défis sont énormes et les questions sous-jacentes à mon œuvre demeurent actuelles et plus percutantes que jamais. Comment dessiner un paysage à notre ère géologique dite anthropocène quand les écosystèmes de la planète sont en voie de mutation profonde ou de disparition suite aux répercussions de nos activités ? Comment faire du portrait quand nous avons de la difficulté à reconnaître l’autre en soi et vice versa? Comment représenter l’histoire quand on ne s’y retrouve pas et que l’avenir est de plus en plus incertain? Finalement, à quoi bon sert la forme quand celle-ci nous exclut et qu’elle ne parle que d’elle-même.

Vive l’art vivant !