Mot du lauréat

Serge Murphy

je découpe des formes
dans du carton dur
voilà un homme et son chapeau
ici, sa maison
avec la cheminée qui fume
là, un petit chien noir
je ferme la porte
et pars avec le chienv nous allons au parc
où les ombres s’allongent
j’ouvre mon parapluie
au-dessus de la ville
nous retrouvons notre rue
et la maison
assis sur une chaise en papier
je souffle dans le vide1


Depuis plusieurs années déjà, je réalise des installations sculpturales dans l’espace. Pour ce faire, j’utilise des matériaux ou des objets récupérés que je modifie ou transforme afin de mieux me les approprier. J’ai toujours tenu à cette idée d’appropriation de matières différentes, inscrivant ici ou là une signature qui m’est propre et qui se reconnaît facilement. Il y a aussi le mode d’organisation ou d’association de ces éléments qui agit activement et crée des systèmes qui jouent à différents niveaux : précarité de l’équilibre, extrême fragilité des matériaux, tension entre le dur et le mou, le très construit et le non construit, dans la temporalité assumée par l’usure, la patine, les marques, etc. À partir de tous ces éléments rassemblés, un dessin apparaît, mais aussi un possible. Je donne alors les clés à celui qui regarde afin que ce grand désordre s’ordonne selon un mode de construction mentale ou psychologique propre à chacun.

Je veux montrer tout ce qui est. Faire la somme de tout ce qui t’appartient, toi le funambule des boutiques savantes. Et transformer tout ce que tu touches. Tu sais bien qu’au-delà de cela, il n’y a plus rien. Le vide est plein, autour de nous. La vie quotidienne est éternelle. Ces fils de laine et de coton sont les veines et les artères où bat ton sang.1



Pour moi, l’art est un accompagnement de tous les jours. Il puise à même la matière ou les affects qui me constituent, cette interprétation du réel qui me donne à voir. Et la sculpture me permet de d’évoluer, de vivre dans un monde qui me ressemble. Je suis toujours touché, émerveillé même, quand les autres, beaucoup d’autres reconnaissent dans mon organisation du chaos, un monde qui leur ressemble. J’aime penser que nous sommes sur terre, non pas comme de simples pantins articulés, mais comme des artisans d’un réel à imaginer quotidiennement, d’un monde à faire avec des bouts de ficelle, de la sciure de bois ou du poil d’éléphant.

J’ai comme projet de signer chacun des jours qui passent, d’en faire une œuvre à la fois volatile et bien ancrée. À la fin de chaque jour passé à réaliser mes petites entreprises, je veux, comme la duchesse de Bouillon, pouvoir me dire, en soupirant : « Encore une journée parfaite!!! ». L’art reste un monument fragile érigé à la mémoire de nos joies, de nos amours et de nos drames aussi. C’est en montrant cette totalité de notre être que je souhaite poursuivre le plus longtemps possible cette quête. J’aurai encore besoin d’une scie, d’un fusil à colle, d’une perceuse, d’un peu de couleur et de vous aussi.

Je ne serais pas devant vous, ce soir, sans plusieurs personnes et institutions qui m’ont aidé et soutenu depuis plus de trente ans maintenant. Je pense à Jean-Claude Rochefort et à sa présence savante, à Michel Giroux, pour sa constance dans l’appréciation de mon travail, à George Bogardi, merveilleux professeur et à tous les autres, nombreux et venant de divers horizons, qui m’ont accompagné en présentant mon travail, ou en le commentant par l’écriture. Je ne saurais trop souligner ici le rôle majeur qu’ont tenu tout au long de mon parcours, les centres d’artistes, institutions formidables créées par la génération dont je suis issu. Les centres d’artistes ont été pour moi et pour plusieurs artistes, des repères des relais, des bases sur lesquelles nous avons pu inventer sans contraintes. Il faut soutenir et encourager ces institutions sans relâche. J’ai d’ailleurs en cours une exposition à l’Écart, le centre d’artistes si dynamique de Rouyn-Noranda.

La culture québécoise est large et diverse, fragile ou solide, en carton en bois ou en marbre. Sa capacité d’accueil est immense. Son flux nous emporte vers ailleurs, au plus profond de nos âmes et de nos corps. Je suis fier de faire partie de ce flux.

Je terminerai ici par une citation :

« L’art enseigne, renseigne. Il est confesseur d’âmes. Il a aussi sans doute, comme autre attribut d’ordonner en un cosmos le chaos et l’inconscient. D’un désordre, d’une souffrance, d’un déséquilibre, il conduit à une stabilité, à une harmonie, à une joie. »

Ozias Leduc dans une lettre à Paul-Émile Borduas, 1943


1Extrait d’un recueil de poésie à paraître de Serge Murphy