À la mémoire d'un poète

L'artiste Roseline Granet



Le dévoilement d'un buste à la mémoire d'Émile Nelligan, l'installation de ce buste ici, au carré Saint-Louis, à quelques pas de la maison où il vécut, au cœur du Montréal actuel et ancien, évoque pour nous bien plus que ce qu'on pourrait croire. S'il est, à Montréal, un lieu de poésie et d'histoire, c'est cet endroit même.

Nelligan, son drame, sa poésie, son époque, ce lieu, d'une manière étonnamment suggestive, cela nous parle. Il en est ainsi depuis cent ans.

On pourrait se demander pourquoi Nelligan occupe, dans nos coeurs et dans notre mémoire, une place aussi significative, et pourquoi le souvenir de ce poète nous paraît si attachant. C'est un fait rare dans les lettres.

Le souvenir de Nelligan, étrangement, est comme fondu dans notre personnalité collective et individuelle, et de même son époque.

Il s'agit presque d'une légende. Nelligan est légendaire. Le peuple québécois est lui-même en quelque sorte un rêve, imaginé bien que réel, incertain quoique persistant, et, à terme, qui sait? peut-être sauvé, peut-être perdu. Il y a communication entre ces deux légendes.

Nelligan avait du génie. Je tiens ce fait pour incontestable. Mais cet adolescent a tout de suite été brisé. Son génie a eu trop peu de temps.

Jean-Pierre Issenhuth cite quelque part Gabriel Nadeau, qui raconte ceci : « Quelquefois, au milieu d'une conversation ou d'une lecture, [Nelligan] était pris d'une inspiration subite et se mettait à improviser. Des vers entiers sortaient de sa bouche, tout faits. Les autres, il achevait de les scander avec des sons inarticulés, comme un chanteur fredonnant un air dont il a oublié les mots. » Dantin notait. Puis il lisait l'ébauche. « Nelligan écoutait sans rien dire, frappé d'une indifférence soudaine, comme s'il se fût agi de la poésie d'un autre. »

La vie de Nelligan, à peine commencée, est tombée dans la fatalité.

Nous savons ce que c'est que la fatalité. Elle a pesé sur les grands épisodes de notre histoire, depuis et y compris la Conquête.

De même et parallèlement, dans la première moitié du XXe siècle, un sort néfaste atteignit, et tôt dans leur vie, d'admirables figures : après Nelligan, un Saint-Denys Garneau, ou le compositeur André Mathieu, jusqu'à son enfance, pour ne nommer qu'eux.

Gaston Miron dut à sa force d'échapper à un destin semblable, et de même aussi d'autres poètes et quelques grands artistes. Mais, il est vrai, ils appartenaient à la seconde moitié du siècle et cela fut leur salut.

Nous avons connu, dans la modernité, un renversement de situation. Et nous avons fait la Révolution tranquille, étonnant redressement, mutation inespérée, dont il n'y a pas eu d'équivalent au Canada et qui s'inscrit d'ailleurs comme exemplaire dans l'histoire générale contemporaine.

Cette modernité diffère radicalement de l'époque de Nelligan. Le langage d'aujourd'hui tranche sur les accents nostalgiques, voire funèbres, du poète. Mais déjà, chez lui, une certaine modernité, par les formes, faisait effort pour s'imposer, malgré les thèmes vieillis qui paraissent dominer son art.

L'œuvre de Nelligan, quoi qu'il en soit, est manifeste, et elle l'est à un degré surprenant. C'est là un signe, s'il en fut. La faveur qu'on accorde à cette œuvre depuis un siècle en témoigne. Nous sommes ici, avec la fondation qui porte son nom, pour exprimer dans le bronze cette renommée, qui nous est chère.

L'art, la poésie, sont désormais proclamés ici dans cet espace public, dans la ville, au tout premier plan de ce qui compte dans une société. Je pense bien que notre poète aurait souhaité une suite comme celle-là, qui est comme l'expression de sa victoire.

Pierre Vadeboncoeur