Remerciements de Réjean Ducharme

Texte lu par Claire Richard, à la remise du prix Gilles-Corbeil

À cette heure que je suis devenu riche,
et avant que ça me monte à la tête,
il convient que je fasse mes comptes,
que je reconnaisse mes dettes.

Je pense à ma mère
qui m'a appris,
sans faillir à l'amour,
les dures leçons de la liberté,
et qui m'apprend encore,
rien qu'en me parlant comme elle parle,
qu'il faut être bien armé de mots pour se défendre,
sinon conquérir.

Je pense à Nelligan
au frère, à l'idole,
aux ailes que ça donne
de regarder plus haut, trop haut.

Je pense à ceux qui ont été mes maîtres,
en aimant,
d'amour,
les livres avec moi ;
des gars de Berthier et de Joliette
que j'ai un peu perdus de vue mais dont les voix
resteront mêlées à la mienne.

Je pense à ceux qui m'ont soutenu
quand je ne marchais pas droit :
mes plus prochaines et plus prochains ;
je veux dire les plus doués du don de faire grandir,
et dont les quelques petits noms
remplissent ces pages que je connais mieux par cœur,
mais aussi tous ceux dont ils prennent le visage.
Comme ces espèces d'anges
qui sourient
dans la rue
à l'antipathique inconnu que l'on est tous quelquefois,
ou qui parlent pareil aux fous
parce qu'ils sont sûrs que les mots sont porteurs de chaleur.
Comme les lecteurs, lectrices, acteurs, actrices,
chanteuses, chanteurs,
qui prennent,
avec tous les risques de la réalité,
la parole des rêveurs.

Pendant qu'on se reconnaît encore,
comme on dit quand une fête va commencer
et en souhaitant que la fête finisse par commencer
pour tous les gagneurs qui croient,
et vous font croire,
par leur talent, leur travail,
un courage politique,
un héritage inspiré,
à des choses comme
littérature, une culture,
aux plaisirs et aux forces qu'elles donnent,
je vous remercie
et je vous salue.