Allocution de Fernand Ouellette
à la remise du prix Gilles-Corbeil 2002
Au début de ma vingtaine, j’ai commencé un trajet dans l’écriture, comme on commence à façonner un poème sans trop savoir ce qui va venir. Je suis parti à la recherche de l’être que j’étais, ainsi qu’à la découverte des merveilles et des tragédies qui m’entouraient. Mais je crois bien, pour le dire d’une façon un peu exaltée, que j’ai toujours envisagé l’écriture dans un espace vertical, au cœur du mystère, et orienté le plus souvent vers la lumière du monde. Écrire, vouloir explorer des formes diverses - comme la poésie, le roman, l’autobiographie, la biographie et l’essai sur de multiples sujets - reste pour moi une façon de cerner mon identité ; une identité qui apprend à se confronter aux questions, ou qui mûrit avec les étonnements et les fascinations, qui survit aux fêlures comme aux adversités. Ainsi seulement peut-il se dégager en moi une cohérence vitale, indissociable d’une conscience de ma mesure ou de mes limites.

La poésie, conçue comme un espace d’itinérance, une errance, disais-je, demeure pour moi le lieu privilégié où s’établit ma relation avec les êtres du monde. Elle s’élève dans une sorte d’enthousiasme du langage qui entre dans la lumière et la musique. Elle s’efforce par nature de dépister ce qui se tient vif dans l’invisible. Cette pratique essentielle me paraît donc une façon de dialoguer avec les œuvres des hommes et avec l’univers, en traversant sa parole si riche et multiple. Et pour espérer y parvenir, il faut vraiment s’armer de ténacité et de patience. L’écriture nous engage quelquefois dans une navigation au long cours.

Je dois maintenant accepter une évidence : ma vie a été donnée en grande partie à l’écriture, du moins à l’âge que j’ai atteint. Ce qui est déjà un privilège inouï. Peut-être que tout récemment j’ai même pris certains risques lorsque je les considère dans une perspective littéraire. Toutefois, la trouvaille poétique et la fabulation romanesque seules, nous le savons, n’épuisent pas les ressources de l’écriture.

Ce que je peux ajouter, pour conclure, c’est que, même dans un parcours qui a entraîné des œuvres pour le moins inattendues, il me semble bien que c’est toujours le poète en moi qui a cherché à maîtriser des récits, à proposer des réflexions à travers des éclairages parfois spirituels, certes, mais pour mieux approcher, percer le réel, comme aussi pour mieux se connaître, se reconnaître comme homme. Ainsi, l’essentiel de mon rapport avec le monde provient peut-être d’une tentative de déchiffrement, d’un effort de traversée, d’un accord qui est souvent le propre du poète.

Fernand Ouellette
15 novembre 2002