Allocution d'Ana Sokolović
Prix Serge-Garant 2015
Chers membres de la Fondation Émile-Nelligan, chers membres du jury.
Recevoir le Prix Serge-Garant de la Fondation Nelligan est un grand honneur
pour moi.

Je suis arrivée au Canada en 1992. Ayant été acceptée d’une façon rapide, chaleureuse et généreuse par la communauté québécoise, j’ai pu étudier et commencer ma vie d’adulte en faisant la chose que j’aime le plus au monde : créer. Aujourd’hui à l’âge mûr, je suis privilégiée de pouvoir travailler à ce que j’aime et de pouvoir en vivre; ce que je n’aurais pas pu faire dans mon pays natal.

Dès mon arrivée, j’ai été impressionnée par la qualité des artistes dans tous les domaines artistiques, en commençant par la musique, les arts visuels, la littérature, le théâtre, la danse. J’étais également séduite par une chose qui m’était inconnue auparavant : la diversité stylistique et la grande liberté d’expression. J’ai pu rapidement prendre connaissance d’artistes comme Émile Nelligan, et j’ai été conquise dès le premier poème, et comme Serge Garant, qui m’a beaucoup apporté, même après sa mort, grâce à sa musique, mais aussi grâce à ses écrits et à ses nombreuses émissions de radio en rediffusion que j’ai eu la chance d’écouter à la chaine culturelle de Radio-Canada.

Paradoxalement, malgré cette effervescence artistique, nous sommes aujourd’hui tous témoins d’une situation de plus en plus morose dans le support artistique des médias et, encore plus tragiquement, dans l’éducation. L’accès à l’éducation musicale de base n’est toujours pas accessible à tous les enfants, et je souligne ici mes mots sur « l’éducation musicale de base ». Je ne vais pas vous parler de toutes les importantes recherches qui ont prouvés l’importance de l’enseignement de la musique au plus jeune âge pour l’apprentissage et la réussite des matières scolaires.

Par un accès à une chorale dès l’enfance par exemple, les enfants apprennent la base d’une société démocratique et non anarchique, ils développent un sens de la communauté et non le seul individualisme… des valeurs qui nous sont chères, mais dont on risque de perdre la trace peu à peu.

Sans cette base, nous ne pouvons pas espérer que nos jeunes puissent oser rêver, qu’une fois adultes, ils deviendront des créateurs. Ce que ce pays m’a offert à moi, à une immigrante, pourra-t-il continuer à l’offrir aux nouvelles générations?

La musique, comme les autres arts, enseigne non pas seulement le beau : elle enseigne la démocratie, le respect, l’humanisme et l’esprit communautaire, mais elle accroît aussi une chose archi importante qu’on oublie dans ce monde moderne pressé : elle fait naître l’imagination. Sans imagination, le monde n’aurait pas pu ni exister ni évoluer, sans imagination on n’aurait pas pu aller explorer l’espace ni faire des progrès scientifiques. L’imagination se cultive et se développe. C’est, pour utiliser le vocabulaire à la mode, un bon investissement et il serait, par exemple, très bienvenu dans le monde de la politique.

J’aimerais enfin souligner que c’est justement par la culture et les arts qu’une société se distingue d’une autre. Les différentes langues, les différents dialectes sont comme des épices : sans eux l’humanité serait fade. Chaque culture dans le monde, se définissant par les arts, doit continuer à développer sa spécificité tout en s’intégrant dans la grande culture universelle. Nous avons en quelque sorte, un devoir moral de cultiver la langue française tout en gardant les particularités du français québécois, soigner notre littérature, créer l’opéra, le théâtre, composer des œuvres pour orchestre ou solistes, peindre, sculpter ou faire le septième art.

J’accepte ce prix avec une grande humilité et je tiens à conclure avec ce souhait que je vous ai présenté avec toute la naïveté palpitante que je possède : que l’on comprenne comme société l’importance de l’art, et commençons à offrir une éducation musicale de base dans toutes les écoles primaires. De mon côté, je ferai tout mon possible pour faire comprendre, aux gens qui devraient le comprendre, l’importance de cette démarche sociale.

J’espère de tout mon cœur que mon travail contribuera à bâtir l’héritage culturel de ce pays et que les nouvelles générations pourront en profiter pleinement et fièrement.

Merci.